Les revendications au Canada et au Québec

Les revendications des suffragettes au Canada et au Québec sont basées sur le même leitmotiv, à savoir que les femmes sont aux prises avec de nouvelles fonctions dans cette ère de changements sociaux et économiques.1 Cependant, les revendications diffèrent entre le Canada et le Québec. En effet, les suffragettes du Canada énoncent un ensemble de revendications au nom du droit de vote. Ces revendications ne peuvent se réaliser que par l’octroi du droit de vote, tandis qu’il en est tout autrement au Québec.

Au Canada, le mouvement suffragiste est composé de deux groupes, soit les ligues de tempérance (mouvement contre l’alcoolisme) et les groupes de réformes urbaines.2 Les ligues de tempérance permettent de cibler les femmes des milieux ruraux. Les " suffragettes rurales " revendiquent l’appui des pouvoirs publics relativement aux mères qui doivent enseigner les bonnes manières à leur entourage immédiat.3 Ces ligues de tempérance s’intéressent au mouvement suffragiste parce qu’il permet l’entrée des femmes dans la sphère publique afin de mieux lutter contre le fléau de l’alcool. Cette entrée est liée au désir de protéger les familles de l’alcool, le tout en fonction du rôle de mère des femmes. Il n’est nullement question de modifier les rôles sociaux des sexes. Ainsi, le suffrage féminin est exigé afin de mieux protéger le foyer et la famille.4 En fait, la collaboration entre ces deux mouvements change le discours du mouvement suffragiste. Ces derniers, avant cette collaboration, réclamaient le droit de vote en fonction de l’égalité entre les deux sexes et de la " représentation de la propriété ".5 Les suffragettes des ligues de tempérance sont des personnages importants, comme Nellie McClung et Mme John Scott, dans le mouvement suffragiste.6

Ensuite, les groupes de réformes sociales touchent les dames patronnesses, les enseignantes et les travailleuses sociales. Ces groupes ont pour objectif d’atténuer les problèmes liés à l’industrialisation et à l’urbanisation. Une fois encore, les mères sont nécessaires à cette opération. Le mouvement suffragiste n’est qu’une façon, pour ces adeptes des réformes sociales, d’atteindre la purification et la moralisation de la société. Ces suffragettes de la " réforme sociale " revendiquent l’augmentation des salaires versés aux hommes afin de réduire le travail des femmes et des enfants. Elles réclament également " une scolarisation obligatoire des enfants pour leur inculquer à toutes et tous des valeurs de type familial […] ".7 Elles exigent que les jeunes filles reçoivent une éducation domestique pour qu’elles répondent mieux à leurs rôles de mère et d’épouse. Ces femmes travaillent à l’amélioration des conditions d’hygiène publique et d’habitat. Elles favorisent aussi la rééducation des criminels.8

Puis, les suffragettes canadiennes exigent le suffrage féminin afin que les femmes puissent maintenir une certaine moralité sexuelle dans la société. En effet, les maladies transmises sexuellement sont associées aux maux de la communauté. Ces maux, selon la pensée de cette époque, sont responsables d’infirmités physiques et mentales.9    Voilà l’ensemble des revendications des suffragettes canadiennes. Voyons maintenant celles faites par les Québécoises.

Les revendications du mouvement suffragiste québécois sont beaucoup plus larges. Ses demandes ne se limitent pas au droit de vote. En effet, elles s’étendent aux aspects juridique, social et familial.

Du point de vue juridique, les suffragettes ont travaillé pour l’entrée des femmes au barreau et au Sénat. En ce qui concerne l’entrée des femmes au Sénat, cette lutte commence en 1921, alors que quelques suffragettes veulent que la juge Emilie Murphy entre au Sénat, mais que cet accès lui est refusé. Pourtant, d’après la loi, il suffit d’être une personne et de posséder certaines qualifications. Le Sénat a parfaitement conscience du fait que la juge Murphy possède ces qualifications, mais il doute que le mot " personne " englobe le sexe féminin. La Cour suprême tranche la question en affirmant que ce n’était pas l’intention des législateurs de 1867 10 de rendre les femmes admissibles au Sénat et que, par conséquent, celles-ci ne constituent pas des personnes au sens large du terme. Après quelques années de campagnes, la juge Murphy et quatre autres suffragettes décident de porter la cause devant le Conseil privé de Londres. Une semaine plus tard, le Conseil déclare que le mot " personne " inclut les deux sexes. Donc, en 1929, les femmes sont officiellement considérées comme des personnes, et la juge Murphy est la première femme à entrer au Sénat.11

                              

   "Le Comité national d'action sur le statut de la femme commémore de 50e anniversaire de la cause qui a rendu la femme citoyenne à part entière."    Simone MONET CHARTRAND.  Pionnières québécoises et regroupement de femmes d'hier à aujourd'hui,  Montréal, les Éditions du Remue-ménage, 1990, p.145. 

   

    

 Du point de vue social et familial, les revendications des suffragettes portent surtout sur l’amélioration du Code civil en faveur de la femme. Cela amène la mise sur pied de la Commission Dorion à la fin des années 1920.12 Cette commission est une manière subtile, de la part du premier ministre Taschereau, de calmer les ardeurs des féministes. Elle se compose de quatre juristes masculins francophones et d’aucune femme, malgré la forte demande. Les associations féminines y déposent leurs mémoires. Leur principale revendication est le droit pour les femmes mariées à leur propre salaire. Les féministes demandent aussi que soit diminuée l’autorité de l’époux dans la dissipation des biens de la famille sans le consentement de la femme et que les femmes puissent devenir tutrices d’enfants mineurs ou curatrices d’une personne. Elles demandent des procédures de séparation plus simples et moins coûteuses, et bien d’autres.13 Le rapport en trois volumes qui en ressort dit que le Code civil doit rester intact pour préserver l’ordre social. D’après ce rapport, les femmes n’ont pas besoin de droits égaux, puisque le rôle de la femme est différent de celui de l’homme dans la société. Cependant, certaines recommandations sont prises en considération, comme le fait qu’une femme mariée puisse disposer de son propre salaire comme bon lui semble selon la loi, et ce, quel que soit son régime matrimonial en 1931. Puis, les femmes gagnent aussi une certaine simplification des procédures de séparation de biens et la reconnaissance de la capacité juridique des femmes séparées de corps.14

Les suffragettes québécoises, malgré leur silence, sont très déçues du peu de droits obtenus lors de cette commission. Voilà l’ensemble des demandes du mouvement des suffragettes au Québec.

1. Diane LAMOUREUX.   Citoyennes?   Femmes, droit de vote et démocratie, Montréal, Édition du Remue-ménage, 1989, p.27. 

2. Diane LAMOUREUX.   Citoyennes?   Femmes, droit de vote et démocratie, Montréal, Édition du Remue-ménage, 1989, p.27.

3. Diane LAMOUREUX.  Citoyennes?   Femmes, droit de vote (...), p.28.

4. Diane LAMOUREUX.  Citoyennes?   Femmes, droit de vote (...), p.28. 

5. Diane LAMOUREUX.  Citoyennes?   Femmes, droit de vote (...), p.28. 

6. Diane LAMOUREUX.  Citoyennes?   Femmes, droit de vote (...), p.28.

7. Diane LAMOUREUX.  Citoyennes?   Femmes, droit de vote (...), p.29. 

8. Diane LAMOUREUX.  Citoyennes?   Femmes, droit de vote (...), p.29. 

9. Diane LAMOUREUX.  Citoyennes?   Femmes, droit de vote (...), p.30.

10. Les législateurs qui ont signé de l'Acte d'Amérique du Nord.   Diane LAMOUREUX.   Citoyennes?   Femmes, droit de vote (...), p.36.

11. Diane LAMOUREUX.   Citoyennes?   Femmes, droit de vote (...), p.36-37.

12. COLLECTIF CLIO.   L'histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, édition entièrement revue et  mise à jour, Montréal, Le Jour éditeur, 1992, p.350.         

13. COLLECTIF CLIO.   L'histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, édition entièrement revue et mise à jour, Montréal, Le Jour éditeur, 1992, p.351.

 

BIBLIOGRAPHIE

CHARTRAND MONET Simonne.   Pionnières québécoises et regroupement de femmes d'hier à aujourd'hui, Montréal, Éditions du Remue-ménage, 1990, 469p.

COLLECTIF CLIO. L’histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, édition entièrement revue et mise à jour, Montréal, Le Jour éditeur, 1992, 646 p.

LAMOUREUX, Diane. Citoyennes? Femmes, droit de vote et démocratie, Montréal, Éditions du Remue-ménage, 1989, 195 p.