Les contextes au Canada et au Québec
Les mouvements suffragistes au Canada et au Québec n'évoluent pas dans les mêmes contextes et conditions. Au fédéral, les suffragettes bénéficient d'un environnement plus favorable, et ce, pour quelques raisons. D'abord, les militantes au fédéral, anglophones et protestantes dans l'ensemble, disposent d'une plus grande liberté d'action et ne sont pas aux prises avec un clergé complètement hostile au suffrage féminin. Le clergé protestant impose donc moins de limites aux suffragettes que l'Église catholique. Les anglophones sont plus favorables à l'idéologie réformiste libérale.1 Ensuite, cette lutte pour le droit de vote se mène à travers le Canada, et ce, autant au provincial qu'au fédéral. L'éclatement du mouvement suffragiste au fédéral explique le combat des suffragettes à travers l'ensemble des provinces canadiennes. Ainsi, la lutte pour l'obtention du suffrage au provincial se mène au Manitoba (1917), en Alberta et en Saskatchewan, où l'opposition est à peu près nulle. D'ailleurs, ces deux dernières provinces octroient le suffrage féminin en 1916. La lutte se produit également en Ontario, au Québec, en Colombie-Britannique (1917), en Nouvelle-Écosse (1919), au Nouveau-Brunswick (1919) et à l'Île-du-Prince-Édouard (1922). L'opposition est beaucoup plus forte dans ces provinces-ci, mais l'octroi se fait quand même durant les mêmes années, excepté au Québec (1940).2 Donc, les parlementaires au fédéral accordent ce droit beaucoup plus à cause de la fatalité historique que des pressions des suffragettes. L'étendue du mouvement suffragiste à travers le pays les amène à se dire qu'un jour ou l'autre, les femmes vont obtenir ce droit de vote. Alors, pourquoi ne pas le leur accorder?3
Ensuite, la Première Guerre mondiale (1914-1918) a favorisé l'octroi du droit de vote au fédéral, étant donné la collaboration des femmes et du mouvement suffragiste à l'effort de guerre.4 En effet, les femmes ont repris les postes des hommes durant la guerre et « ont fait preuve de loyauté politique ».5 Toutefois, les femmes canadiennes, bien qu'elles aient obtenu le droit de vote au fédéral, n'ont pas le même statut politique que les hommes.6
Pour leur part, les suffragettes québécoises n'évoluent pas dans les mêmes conditions et contextes que leurs collègues canadiennes. La société québécoise est très conservatrice et en état de survie. Elle est influencée par l'Église catholique.7 En fait, l'idéologie clérical et nationaliste impose à la femme le rôle de « gardienne de la foi et transmettrice des valeurs sociales et nationalistes ».8 La famille, institution très importante au Québec, est l'endroit spécifique où évoluent ces notions. Le fonctionnement de la famille ne se fait que par le biais de la « structure patriarcale ».9 Cette structure patriarcale n'est viable que par le joug masculin. La seule notion de suffrage féminin et le principe d'égalité entre les hommes et les femmes peuvent nuire à la viabilité de cette structure. Les autorités cléricales et nationalistes craignent ce fait et mettent tout en œuvre pour réduire les efforts des suffragettes à néant, et ce, malgré l'idéologie féministe maternelle et sociale qui les module. Puis, les droits politiques sont considérés comme essentiellement masculins, donc paradoxaux quant à la nature des femmes et au-dessus des capacités et des aptitudes de celles-ci.10
De plus, la structure de la famille est en pleine mutation, avec le capitalisme et ses effets (industrialisation, etc.). Ainsi, on assiste à la mise en place de deux sphères respectives aux femmes et aux hommes. Les premières se voient confinées à la sphère domestique et les seconds, à la sphère publique.11
Ensuite, une forte campagne anti-suffragiste est faite par Henri Bourassa (journaliste au Devoir et fondateur de ce quotidien) par le biais de ses écrits. Le plus triste dans tout cela, c'est que la plupart d'entre eux représentent la façon de penser de la gent masculine à l'époque. Les articles de Bourassa sont remplis de hargne et ils ridiculisent les efforts des suffragettes.12
Les plus grands ennemis des suffragettes québécoises demeurent le clergé catholique et le gouvernement en place. L'Église est persuadée que l'obtention du droit de suffrage éloignerait la femme de son rôle de gardienne de la foi dans la famille. Les familles perdraient ainsi de leur ferveur catholique. Par contre, le gouvernement (incluant le premier ministre Taschereau) refuse de donner le droit de suffrage aux femmes par misogynie et par peur que ces dernières ne votent pour l'opposition, c'est-à-dire le Parti conservateur, un parti fort apprécié de l'Église en l'occurrence. Cette peur est modulée par l'influence exercée par l'Église sur les femmes. L'ensemble de ces facteurs explique les longues années (seize ans en tout) de militantisme et de revendications faites par les suffragettes québécoises. Ces dernières sont aux prises avec un environnement totalement opposé à leur émancipation politique.13
Il est donc normal, dans de telles conditions et dans un tel environnement, que la lutte au Québec soit beaucoup plus ardue qu'au Canada. L'ensemble des éléments (Église, gouvernements, société, entre autres) s'oppose au suffrage des Québécoises. Ces dernières n'ont d'autres choix que d'user d'innovations et de décupler leurs moyens de pression pour l'obtention du droit de vote et d'autres droits. Par contre, les suffragettes du fédéral profitent d'une situation ouverte à leur cause. En effet, on assiste à l'étendue du mouvement suffragiste à travers tout le Canada et à plusieurs octrois du droit de vote de la part des provinces (sauf du Québec!). De plus, la guerre oblige quelque peu le gouvernement fédéral à accorder le droit de suffrage aux femmes, étant donné leur implication dans l'effort de guerre.
1. Yolande PINARD. « Les débuts du mouvement des femmes à Montréal 1893-1902 », dans Travailleuses et féministes. Les femmes dans la société québécoise, Montréal, Éditions Boréal Express, 1983, p. 180.
2. Diane LAMOUREUX. Citoyennes? Femmes, droit de vote et démocratie, Montréal, Éditions du Remue-ménage, 1989, p. 34-35.
3. Diane LAMOUREUX. Citoyennes? Femmes, droit de vote et démocratie, Montréal, Éditions du Remue-ménage, 1989, p. 16.
4. Diane LAMOUREUX. Citoyennes? Femmes, droit de vote (...), p. 35.
5. Diane LAMOUREUX. Citoyennes? Femmes, droit de vote (...), p. 35.
6. Diane LAMOUREUX. Citoyennes? Femmes, droit de vote (...), p. 35.
7. Jeanne MORAZAIN. « De l'isoloir au pouvoir », La Gazette des femmes, 11, n° 6, mars-avril 1990, p. 11.
8. Jeanne MORAZAIN. « De l'isoloir au pouvoir », La Gazette des femmes, 11, n° 6, mars-avril 1990, p. 11.
9. Jeanne MORAZAIN. « De l'isoloir au pouvoir », La Gazette (...), p. 11.
10. Jeanne MORAZAIN. « De l'isoloir au pouvoir », La Gazette (...), p. 11.
11. Yolande PINARD. « Les débuts du mouvement des femmes à Montréal 1893-1902 », dans Travailleuses et féministes. Les femmes dans la société québécoise, Montréal, Éditions Boréal Express, 1983, p. 180.
12. COLLECTIF CLIO. L'histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, édition entièrement revue et mise à jour, Montréal, Le Jour éditeur, 1992, p. 362.
13. COLLECTIF CLIO. L'histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, édition entièrement revue et mise à jour, Montréal, Le Jour éditeur, 1992, p. 361.
BIBLIOGRAPHIE
COLLECTIF CLIO. L'histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, Montréal, Le Jour éditeur, 1992, 646 p.
LAMOUREUX, Diane. Citoyennes? Femmes, droit de vote et démocratie, Montréal, Éditions du Remue-ménage, 1989, 195 p.
MORAZAIN, Jeanne. « De l'isoloir au pouvoir », La Gazette des femmes, 11, n° 6, mars-avril 1990, p. 9-19.
QUÉBEC, SECRÉTARIAT À LA CONDITION FÉMININE. Les femmes à l'assemblée nationale du droit de vote au partage du pouvoir, Québec, éditeur officiel, 1990, 57p.